Le système d'accordage est un mensonge
La musique occidentale s'est reposée pendant des siècles sur un mensonge à 12 notes. Cette octave familière découpée en douze tranches nettes — de Do à Si, puis on recommence — a été l'architecture silencieuse derrière presque chaque chanson pop, riff de metal et solo de jazz de mémoire récente. Mais que se passe-t-il lorsque les artistes commencent à sortir de ces lignes ?
Bienvenue dans le monde de la microtonalité — où les hauteurs tombent entre les touches du piano, et la mélodie devient élastique, étrange et magnifiquement brisée.
Qu'est-ce que la musique microtonale ?
Enlevez la tour d'ivoire de la théorie musicale et c’est simple : la microtonalité désigne l’utilisation d’intervalles plus petits que le demi-ton traditionnel. La musique occidentale vous donne 12 notes par octave. Mais dans de nombreuses cultures — maqams arabes, gamelan indonésien, ragas indiens — ces règles n’ont jamais existé. Les microtons ont toujours fait partie de la palette sonore.
Aujourd’hui, de plus en plus d’artistes occidentaux reprennent le fil. Pas comme une nouveauté. Comme une rébellion.
Ce n’est pas non plus un territoire réservé aux théoriciens. La microtonalité sonne faux — et c’est le but. Les notes scintillent entre le « juste » et le « faux ». Les accords vacillent comme des mirages. Il y a de la tension à chaque pas. Un bon morceau microtonal donne l’impression de pénétrer dans une dimension parallèle où la musique parle de nouveaux dialectes émotionnels.
King Gizzard and the Lizard Wizard : Le culte psychédélique de l’accordage
Les porte-drapeaux les plus bruyants ? Sans aucun doute, le groupe australien prolifique de psych-rock King Gizzard & the Lizard Wizard. Leur album de 2017 Flying Microtonal Banana était une lettre d'amour aux microtons — écrit avec du fuzz et des accordages de bağlama turc.
Ils ont modifié des guitares avec des frettes supplémentaires — ajoutant des quarts de ton entre les notes standard. Des chansons comme « Rattlesnake » et « Sleep Drifter » glissent avec ce scintillement décalé. Ce n’est pas désaccordé — c’est accordé selon une autre logique.
Et cela a déclenché quelque chose. Les passionnés de matériel ont commencé à scier les manches de guitare. Les fils Reddit ont explosé avec des tableaux d’accordage. Les plugins microtonaux comme le MTS-ESP d’ODDSound avaient soudain une liste d’attente.
Caroline Polachek et les notes fantômes de la pop
Ce ne sont pas seulement les prog-rockers et les guitaristes savants fous. Même les stars de l’avant-pop puisent à la coupe microtonale.
Caroline Polachek, sur Desire, I Want To Turn Into You, plie la hauteur avec une précision serpentine. Son morceau « Billions » tisse des intervalles subtils de quart de ton dans les harmonies vocales et les textures de synthé. Ce n’est pas criant « expérimental » — c’est juste à la fois dérangeant et sublime.
L’influence microtonale ici est fluide, pas didactique. Il s’agit plus de sensation que de structure. Un changement dans la fréquence émotionnelle. L’oreille sent que quelque chose a changé — même si elle ne peut pas le nommer.
Aphex Twin, les gourous harmoniques de Xen et le sous-sol de l’accordage
Ensuite, il y a les alchimistes du matériel. Aphex Twin a longtemps flirté avec les accords alternatifs — d'abord via des tables d'accords, et maintenant en utilisant des logiciels comme Scala et des claviers microtonaux H-Pi.
YouTube regorge de chaînes d'exploration approfondie comme Sevish, Ben Levin et Yuri Landman, qui fabriquent des instruments avec des frettes inclinées et des systèmes harmoniques bizarres. Ils ne recherchent pas la dissonance pour elle-même — ils explorent de nouvelles topographies émotionnelles.
Vous voulez tomber dans un terrier de lapin ? Cherchez « xenharmonic » ou « 19-EDO » (c’est-à-dire 19 divisions égales de l’octave). C’est comme une théorie musicale venue d’une civilisation extraterrestre.
Pourquoi la microtonalité est importante aujourd’hui
Alors pourquoi cet intérêt soudain ? Une partie vient de la démocratisation numérique — les DAW et VST permettent aux artistes d’explorer les accords sans avoir besoin d’un travail de frettes personnalisé ou d’un sitar. Des plugins comme Surge XT, VCV Rack et Bitwig prennent en charge les accords alternatifs nativement. Ableton a finalement suivi.
Mais c’est aussi une fatigue culturelle. Les amateurs de musique en ont assez du verrouillage parfait et surproduit. Les microtons réintroduisent le risque. Ils déstabilisent. Ils donnent à la musique une sensation artisanale, même quand elle est numérique.
Ils reflètent aussi une faim plus large dans la culture — pour quelque chose en dehors de l’algorithme, de la formule, de la boucle infinie de la familiarité. Dans un monde de contenu infini, nous désirons la friction.
Ce qui vient ensuite
La microtonalité deviendra-t-elle grand public ? Peu probable. Mais c’est justement ça le but. Son pouvoir réside dans la subversion. Dans la façon dont elle fait frissonner votre colonne vertébrale. Dans la manière dont elle brise le sort de la prévisibilité sonore.
Les artistes continueront à l’utiliser — non pas pour vous faire réfléchir, mais pour vous faire ressentir autrement. Pour glisser un peu de dissonance dans votre zone de confort. Pour chuchoter depuis un endroit qu’aucun piano ne peut atteindre.
Et si c’est de la folie ?
Parfait. Laissez le système d’accord se fissurer. Laissez entrer les fantômes.
Écrit par Jude Harper
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